Métaphore de le page écran

Il arrive quelquefois que l’intuition soit le premier moteur d’un projet pédagogique. On a l’intuition que … on fait faire … et on est ensuite convaincu que c’était vraiment utile. Pourtant, certaines de nos idées peuvent paraître à d’autres alambiquées, bizarres voire même pas du tout info-doc ni EMI. Or, il me semble que certaines compétences à acquérir peuvent se travailler hors contexte.

Cet article retrace notamment un projet organisé à partir d’une intuition et cadré par des contraintes matérielles et techniques et qui, après réflexion et observation des élèves, a démontré qu’il était riche en compétences mobilisées en littératie informationnelle.

Contexte :

La deuxième semaine de chaque rentrée scolaire est l’occasion pour tous les élèves de 6° de passer une nuit dans un gîte, une ancienne métairie rénovée afin de les aider à se connaître. Deux jours, deux classes. Les enseignants de ces élèves se relaient durant quatre jours afin de leur proposer des ateliers de 45′ par demi-classe. Ces jours sont l’occasion de faire autre chose que ce que nous faisons en collège, sans ordinateur ni Internet, en dehors d’une salle de classe. J’y participe depuis deux ans maintenant.

Il a donc fallu que je réfléchisse pour leur proposer

  • quelque chose de simple,
  • sans ordinateur,
  • sans avoir besoin de mon fonds documentaire du CDI
  • ludique
  • réalisable en 45′ (voire moins)
  • en lien avec l’info-doc et donc bénéfique pour le reste des apprentissages à venir (pour que cela ait du sens pour eux)

C’est en explorant Pinterest au grès des pins que j’ai découvert les créations d’une artiste Gypsy Spy.

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J’ai eu l’intuition que la construction d’une phrase à partir des mots d’une page permettrait aux élèves de faire travailler et mobiliser des compétences nécessaires à la recherche d’information. Finalement, cela s’est avéré encore plus riche à mon sens.

Production :

Les élèves doivent construire une phrase porteuse de sens à partir de mots éparpillés dans une page de livre. Ils doivent ensuite isoler ces mots par des formes, motifs, dessins de leur choix. La seule contrainte est que tous les élèves doivent construire une phrase cohérente avec le mot « sixième » .

Déroulement : groupes de 12 élèves

  • création des binômes
  • présentation des créations de l’artiste téléchargées au préalable sur ma tablette tactile afin de les leur montrer (pas de wifi sur place)
  • distribution d’une photocopie de page de livre contenant au moins une fois le mot « sixième »
  • lecture linéaire de la page et repérage du ou des mots « sixième » dans la page
  • recherche de mots avant et/ou après « sixième » pour construire une phrase ayant du sens
  • matérialisation de la phrase en isolant les mots et en créant des formes

Compétences travaillées et mobilisées en littératie informationnelle

  • savoir rechercher un mot précis dans un texte et l’isoler
  • savoir rechercher des mots indépendamment de leur position dans la phrase (syntaxe et contexte)
  • savoir créer du sens à partir d’informations disséminées dans l’espace du texte
  • savoir mettre en valeur l’information créée pour la rendre visible et lisible
  • savoir travailler à deux (prendre en compte l’autre)

Photo (156)

S’il m’était autorisée de faire une sorte d’analyse sémiotique de cet atelier, voici ce que je me permettrais d’écrire …

Editorialisation, énonciation, architexte

Au final, les élèves créent une nouvelle information à partir de mots extraits et situés dans des endroits différents de l’espace-texte. Le document ainsi créé est devenu alors une nouvelle page composée d’un nouveau texte et d’une image. S’il l’avait fait avec un outil numérique, on aurait pu dire que l’élève a éditorialisé un nouveau document dont il est devenu l’énonciateur. On pourrait également faire un parallèle avec les architextes (Tardy, Jeanneret, 2007), ces logiciels sur le Web qui permettent à la fois de produire et de rendre visible le texte (logiciel de publication de blogs comme wordpress par exemple). En effet, l’élève a également  écrit-créé  tout en permettant aux autres de lire-voir. L’élève manipule le texte, le transforme, fait disparaître des mots, ajoute des formes et voici que sur l’ancien texte noir sur fond blanc apparaît un nouveau texte, coloré, différent, illustré.

Décontextualiser, recontextualiser

La page distribuée propose aux élèves un texte lui-même décontextualisé, sans avant ni après, les élèves ne connaissant pas le roman (il s’agit de « la sixième » de  Susie Morgenstern). Ils doivent ainsi s’approprier cet espace de la page papier (et non pas l’information écrite) en prélevant des mots (l’information) et en les contextualisant par le biais d’une phrase cohérente qui se définit au fur et à mesure de la rencontre de mots et de leur association avec les mots d’avant et d’après.

Navigation et pensée spatiale

La phrase à créer devient alors indépendante de son support papier, non fixée car mouvante, différente selon l’élève. Celui-ci devient alors le seul « conducteur » de sa navigation à travers les mots du texte, mots devenus juxtaposés par l’objectif premier de l’atelier : trouver un mot qui prendrait sens en l’associant avec d’autres. Ce travail de recherche de mots dans un espace défini peut s’apparenter, il me semble, à la navigation hypertextuelle.  Celle-ci est complexe pour les élèves car ils doivent construire une unité de sens à partir d’informations éparpillées dans plusieurs espaces que sont les pages Web. Ils doivent ainsi apprendre « à se réapproprier la pensée spatiale » et « raisonner autrement qu’au fil du verbe » (E.Souchier), comme pour cet atelier où chaque mot doit être dissocié de son contexte et recontextualisé par l’association d’autres mots.

Mémoire à court terme et mise en valeur de l’information

Ce » jeu » qui peut aussi s’assimiler à un puzzle de mots, mobilise la mémoire à court terme, des connaissances en orthographe et en grammaire et fait naître chez les élèves une excitation assez agréable en tant qu’enseignante. Les élèves plus en difficulté y trouve également leur compte car la phrase peut être très courte. La mise en valeur des mots est également important afin de pouvoir lire la phrase facilement.

« Mettre en valeur » …. voici justement une compétence à ne pas négliger et sur laquelle je reviendrai dans d’autres articles. Aujourd’hui, le simple fait de présenter une information ne suffit plus, il faut savoir la mettre en valeur comme on met en valeur un produit dans un magasin. Il faut savoir attirer, donner envie, donner du plaisir aussi, voire créer du spectacle.

Pour conclure, si je pouvais me permettre d’aller jusqu’au bout de mon raisonnement, j’écrirais qu’on pourrait y voir une métaphore de la page écran…

Pour voir les productions, c’est ici.

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