Une évaluation critique de l’information, c’est du temps !

              Durant une recherche d’information sur le Web, les élèves sont dans l’économie cognitive et le gain de temps : ils mettent en place des démarches heuristiques influencées par des biais cognitifs. Leur recherche d’information est alors rapide, superficielle et mobilise le moins d’effort possible.

Gille Sahut l’explique dans son article « L’enseignement de l’évaluation critique de l’information numérique » paru dans tic&société  (Vol. 11, N° 1 | 2ème semestre 2017). Les heuristiques dont ils ont le plus souvent recours sont : (citation de l’article)

  • « L’heuristique visuelle est fondée sur l’apparence des pages consultées, leur design visuel. Quand leurs qualités esthétiques sont perçues, elles bénéficient d’un jugement de crédibilité positif. À l’inverse, une présentation jugée négativement engendre une impression d’amateurisme qui n’inspire pas confiance et aboutit au rejet du document. » Cette heuristique est notamment la raison du stage CLEMI Toulouse que j’anime depuis 2016-2017 sur « Image écran et page Web : lecture et décryptage ». Je vous renvoie également à l’article paru sur SavoirsCDI en octobre 2016 « Penser les apprentissages de la perception dans le contexte du numérique : l’image de la page écran« 

Cette heuristique visuelle répond  à deux biais cognitifs : L’effet d’halo : proche du stéréotype, l’effet d’halo est utilisé par les webmasters lors de la mise en scène de la page d’accueil des sites Web. « Les choix sur la composition de la page d’accueil d’un site web déterminent l’expérience de l’utilisateur en « verrouillant son processus interprétatif » en raison d’un « effet de halo » que produit la « 1ère impression » visuelle dans les premiers dixièmes de seconde de la visite d’un site»  (B.Darras. « Aesthetics and semiotics of digital Design », art.cit. p.123). L’autre biais cognitif est le biais d’ancrage : parce que le site Web sera beau, au design travaillé avec une grande image en page d’accueil…, l’élève aura l’impression, tout le long de sa navigation dans le site, que celui-ci est une source de confiance. Il aura du mal à se détacher de sa première impression.

  • « L’heuristique expérientielle est issue de la familiarité avec la source consultée. L’expérience positive de la source a, par le passé, permis d’éprouver son expertise et son honnêteté, ce qui dispense d’un examen approfondi de la crédibilité de l’information proposée. » En effet, l’élève ne va pas re-évaluer la fiabilité de la source ni de l’auteur s’il l’a déjà fait avant.
  • « L’heuristique de réputation renvoie à l’opinion d’autrui qui est intériorisée et fait figure de repères lors de la formation de jugements épistémiques. Selon cette logique, une source est jugée fiable, car elle a été recommandée par d’autres personnes,  notamment par celles qui sont estimées compétentes et dignes de confiance. Par  exemple, si un enseignant recommande un site à ses élèves, ceux-ci pourront estimer qu’il est inutile de se pencher sur les qualifications de l’auteur ou encore de corroborer l’information. Cette réputation peut être qualifiée d’informelle, au sens où elle renvoie à des phénomènes sociocognitifs qui circulent entre personnes (Origgi, 2015). Sur les réseaux sociaux numériques, les internautes disposent également d’indices qui construisent une réputation objectivée. Les dispositifs numériques offrent en effet la possibilité d’agréger les appréciations des internautes et de les traduire en un indice chiffré qui paraît refléter l’opinion générale. » Nous l’avons tous observé en projet : lorsqu’un élève X prélève de l’information d’un site Web, les autres élèves se mettent également à privilégier le même site pour prélever l’information car ils comptent (volontairement ou non) sur le fait que l’élève X a évaluer justement ce site.
  • « L’heuristique d’auto-confirmation représente une tendance des individus à considérer comme crédibles les informations qui confirment leurs croyances préexistantes. Inversement, les thèses et les idées qui vont à l’encontre de convictions préétablies seront tenues pour moins crédibles même si elles sont argumentées de manière appropriée. » Cette heuristique renvoie au biais de confirmation.
  • « Enfin, lheuristique d’expertise se fonde sur la reconnaissance de signes symbolisant l’autorité de l’auteur et de la source éditoriale (titres et fonctions de l’auteur, nature de la source …) Leur rattachement à une institution académique favorise l’instauration d’une relation de confiance avec le lecteur et atteste de la crédibilité de l’information. L’attention portée aux adresses URL, fréquemment relevée dans les études empiriques, peut être interprétée comme la recherche d’un indice attestant du caractère officiel du site et, donc, de sa fiabilité.«  En effet, certains élèves se contentent de la présence du nom de l’auteur pour justifier de son expertise.

 

Ces démarches heuristiques sont commandées par le système 1 ou système heuristique ou, plus simplement l’intuition (Daniel Kahneman). Or, l’esprit critique est la capacité de l’individu de passer du système 1 au système 2. Le système 2 ou système algorithmique nécessite effort cognitif et un temps long car il est plus lent. Le système 2 permet l’analyse et le raisonnement. Il est nécessaire lors de l’évaluation critique des sources et de l’information publiée sur le Web.

Or, lors des projets pédagogiques avec recherche d’information, le temps est compté. IL faut aller vite. La salle informatique ne sera pas tout le temps libre sur le créneau voulu. Les professeurs disciplinaires ont peu de temps à consacrer à cette étape qu’ils considèrent rapide ; 1 heure, 2 heures ?  3 heures de recherche ??  encore une heure pour la production ?  Quoi ! 4 heures ?! Finalement, je me demande même si les heuristiques dont ont recours les élèves ne seraient pas une réponse au temps limité que nous leur donnons pour leur recherche d’information. Comment, en si peu de temps (souvent 2 ou 3 heures), pouvons-nous demander aux élèves, quel que soit leur niveau, d’activer leur système 2 afin de mettre en place des stratégies d’évaluation critique de l’information, d’évaluation critique des sources ? Comment peut-on espérer les faire enclencher un système qui est gourmand en temps et en effort alors que nous avons l’œil sur la montre ?

Si, en plus, on espère transformer l’esprit critique en pensée critique (esprit critique + volonté de l’exercer), il faut absolument arrêter les recherches superficielles d’information et y consacrer le temps nécessaire pour que l’élève puisse exercer son esprit critique.

Cependant, quelle durée est nécessaire pour une recherche d’information ?

Quels sont les critères à prendre en compte ?  Le niveau d’étude ?  Les compétences informatiques ? La complexité du sujet de recherche ?  La production, qui demande plus ou moins de synthèse ou plus ou moins de mise en forme de l’information ? Et puis, souvent, c’est au moment de la production que l’élève prend conscience qu’il lui manque de l’information et que la recherche n’est pas finie… Peut-on dire qu’une biographie nécessite une évaluation plus poussée de la source qu’une recherche d’information scientifique ? Doit-on privilégier des sujets purement scolaires en lien avec les programmes mais qui présentent peu d’intérêt en recherche d’information (les sites sont eux-mêmes à but éducatif ou tenus par des profs, ou la BNF …)? Ou doit-on privilégier des recherches plus singulières afin de placer l’élève face à des sites proches de ceux qu’il rencontrent dans ses pratiques ascolaires ?

Le terme « esprit critique » est à la mode … mais on ne doit pas que réfléchir à ce que c’est, à ce que cela pourrait être ou comment former les élèves à l’esprit critique. Nous devons également réfléchir à ce que nos habitudes d’enseignement et nos contraintes ne permettent pas.

Cela passe par une remise en cause des moyens donnés à nos projets EMI, à une remise en cause du temps consacré à la recherche d’information dans le projet. Cela passe également par une sensibilisation des enseignants disciplinaires sur ces problématiques.

Cela passe aussi par une résistance des professeurs documentalistes devant les projets rares et courts qui leur sont proposés, grâce à une argumentation basée sur les études récentes publiées par la recherche et par la conviction forte que leur refus contribuera à une prise de conscience de l’équipe éducative et à la réussite des élèves.

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